Un entretien de Melvin Derradji. 

Depuis la reprise de la Maison Roze, Arnaud Lebert s’est lancé dans un pari fou : relancer la production de soie en Val de Loire, une filière presque disparue en France. Entre réintroduction des mûriers, expérimentation textile et collaboration avec des artisans, chercheurs et industriels, Arnaud Lebert est un passionné qui s’investit cœur et âme. Il nous dévoile son engagement dans cet entretien.

Pouvez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous a motivé à reprendre la Maison Roze et à réintroduire la sériciculture en Val de Loire, une tradition française presque disparue ?

Je m’appelle Arnaud Lebert, et j’ai repris la Maison Roze, une manufacture textile fondée en 1660, spécialisée dans le tissage de la soie. Mon parcours est assez atypique : je viens du monde de la publicité, un univers très éloigné de l’artisanat. Pourtant, j’ai toujours été fasciné par les savoir-faire manuels, notamment à travers mon père, qui était ébéniste et gagnait, à la retraite, à peine 800 euros par mois en exerçant un métier pourtant d’une richesse incroyable.

Ce qui m’a motivé à reprendre Roze, c’est cette volonté de préserver un patrimoine d’exception, de redonner ses lettres de noblesse aux métiers d’art et d’explorer des voies nouvelles pour leur assurer un avenir. Très rapidement, j’ai compris que pour relancer une filière textile en France, il ne suffisait pas de faire revivre une vieille manufacture. Il fallait aller plus loin, travailler sur la relocalisation de la soie, un produit noble qui a une histoire forte en Val de Loire depuis 1470, bien avant Lyon.

C’est ainsi que j’ai décidé, comme Mathurin Lebert en 1571 à Tours, de réintroduire la sériciculture en France, en plantant des mûriers et en créant une filière complète, du végétal jusqu’au tissu. Mais cette relance ne peut pas se faire seul, dans mon petit coin du Val de Loire. Elle passe par une collaboration intelligente avec nos voisins européens, notamment en Toscane et à Valence, qui partagent notre histoire textile. L’enjeu est de repenser le modèle artisanal en le connectant à l’innovation et à la recherche, pour qu’il soit économiquement viable et qu’il attire de nouveaux talents.

Mon approche repose sur une conviction simple : on ne recrée pas une filière en claquant des doigts, avec des subventions tombées du ciel. Il faut tester, expérimenter, éprouver des modèles, tout en restant ancré dans une démarche de transmission et de maillage entre agriculteurs, artisans, industriels et chercheurs. C’est un travail de longue haleine, mais c’est la seule façon de construire quelque chose de durable.

Quels défis rencontrez-vous pour planter des mûriers et relancer la production de soie en France ? Comment le soutien des acteurs locaux vous aide-t-il à surmonter ces obstacles ?

Les défis sont multiples. D’abord, la culture du mûrier avait totalement disparu en France, ce qui signifie qu’il faut repartir de zéro : planter, observer, adapter les variétés au climat et aux sols.

Ensuite, la transformation du fil de soie demande des savoir-faire qui ont été perdus, ce qui implique de former des agriculteurs, d’expérimenter et de développer des partenariats avec d’autres pays européens.

Je suis convaincu que la réindustrialisation ne peut pas être un retour en arrière, mais doit s’appuyer sur une collaboration intelligente entre agriculteurs, artisans, industriels et chercheurs. Relancer une filière comme la soie ne peut pas se faire de manière isolée. Il faut penser en réseau, avec des partenaires en Toscane, en Espagne, et ailleurs en Europe, pour partager les compétences et éviter de refaire les erreurs du passé.

Le financement est aussi un obstacle. Je finance tout sur mes propres fonds, sans aide des pouvoirs publics à ce jour, ce qui ralentit le développement. Le soutien des acteurs locaux est primordial. Certains propriétaires de châteaux du Val de Loire participent en plantant des mûriers, et des chercheurs en agronomie m’aident à analyser les sols et les variétés. Mais globalement, il manque encore une prise de conscience collective sur l’intérêt de cette filière.

L’enjeu n’est pas simplement de produire en France, mais de créer un modèle viable et pérenne. Je crois beaucoup à l’expérimentation par l’artisanat, qui peut servir de laboratoire pour l’industrie. Plutôt que de vouloir immédiatement industrialiser à grande échelle avec des millions d’investissements publics, je préfère tester, valider, éprouver des modèles, avant de passer à une production plus large.

Pourquoi insistez-vous autant sur l'importance d'un "maillage" entre agriculteurs, artisans, industriels et chercheurs ?

Aujourd’hui, en France, on a trop souvent une vision cloisonnée des filières. L’artisan travaille dans son coin avec trop peu de lien avec l’agriculteur, l’industriel ne voit pas l’artisan comme un acteur suffisamment crédible, et la recherche académique reste éloignée des réalités de l’artisan.

Pour moi, l’avenir passe par un maillage intelligent où chaque acteur trouve sa place. L’artisanat doit être perçu comme un véritable levier d’innovation pour l’industrie. Si l’industrie investit ne serait-ce que 10% de ses budgets R&D dans des projets menés avec des artisans, elle pourrait bénéficier d’innovations inattendues.

C’est exactement ce que je fais avec Roze : nous travaillons avec des ingénieurs agronomes, des chercheurs en biomatériaux, des designers, et même des acteurs de l’industrie automobile et du bâtiment. Ce croisement des savoir-faire permet de tester de nouvelles applications textiles et d’imaginer des usages inédits pour la soie.

Comment voyez-vous l’avenir de la soie en France ? Pensez-vous que la relocalisation peut réellement aboutir à une production compétitive ?

Je suis lucide : relocaliser entièrement la production de soie en France est un défi immense. Aujourd’hui, 90% de la soie mondiale vient de Chine, et les coûts de production sont incomparables. Mais l’enjeu n’est pas d’entrer en compétition frontale avec la Chine.

Ce que nous pouvons faire, c’est créer une soie identitaire du Val de Loire.

Je ne crois pas aux grands projets financés à coups de millions pour relancer artificiellement une filière. La clé, c’est d’expérimenter : planter quelques hectares de mûriers, observer, tester les meilleures variétés, comprendre le cycle du ver à soie en fonction de notre climat. Si cela fonctionne à petite échelle, alors on pourra imaginer une montée en puissance.

Le marché du luxe et du textile haut de gamme est déjà intéressé par cette démarche. Des maisons prestigieuses pourraient nous suivre si nous prouvons que cette soie française a une valeur ajoutée réelle par rapport à la soie importée.

Vous avez mentionné l’importance d’un « label romantique » pour l’artisanat. Pouvez-vous expliquer ce concept ?

Je crois que l’artisanat est profondément romantique, au sens où il repose sur une quête de sens, une recherche de l’excellence, et une approche sensible du métier.

J’aimerais développer un label qui valorise cette vision de l’artisanat, en mettant en avant l’innovation, les entreprises qui prennent des risques, qui intègrent des réflexions écologiques et sociales dans leur production.

Ce label ne serait pas basé sur des critères purement techniques ou administratifs, mais sur une philosophie : celle d’un artisanat exigeant, innovant, engagé dans la transmission. L’idée est aussi de créer une communauté d’artisans, qui puissent échanger, se soutenir, et collaborer avec des industriels et des chercheurs.

C’est un projet ambitieux, mais je suis convaincu que l’artisanat français a besoin d’un nouvel élan, qui dépasse la simple conservation d’un patrimoine pour en faire un véritable moteur de transformation économique et sociale.

Vous avez eu peu de soutien de la part de l’État et des institutions. Comment expliquez-vous cela et qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

Il ne faut pas attendre un soutien de l’Etat avant d’avoir testé et éprouvé. J’ai rapidement compris que si je voulais avancer, il fallait que je trouve des solutions par mes propres moyens. Je suis probablement arrivé à un stade qui nécessiterait un soutien des pouvoirs publics.

Je n’ai rien eu à ce jour. Pourquoi ? Parce que mon projet ne rentre pas dans les cases habituelles. Je ne suis ni une start-up high-tech, ni une grande industrie en reconversion. Je fais de l’artisanat, mais avec une vision industrielle, et ça, ça ne correspond à aucun dispositif classique.

Ce que j’aimerais, ce serait d’avoir des interlocuteurs prêts à sortir de leur cadre de prédilection car nos besoins sont liés à l’agriculture, à l’artisanat mais aussi à l’alimentation (car notre démarche est, dans toute filière, d’identifier des solutions pour nourrir les êtres vivants), le textile, la cosmétique (des propriétés de la filière sont intéressantes), les bio matériaux pour la valorisation des co-produits, etc.

Aujourd’hui, je passe un temps fou à convaincre des partenaires, à expliquer le programme, alors qu’un soutien institutionnel pourrait accélérer les choses. Mais en attendant, je continue à avancer, avec mes propres moyens, et aussi avec quelques partenaires privés qui croient en cette aventure.